Prise de Barcelone

Ce poème, écrit le 14 janvier 1939, lorsque Barcelone fut prise par les militaires franquistes, je le dédie aujourd’hui à ceux qui subissent, dans une guerre aussi injuste, la torture en Algérie.

Max-Pol FOUCHET (1961)

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Rameaux d’amandiers brisés dans la nuit
par des maraudeurs dans les jardins fruitiers
toutes fleurs tombées au pied du vase pétale à pétale
comme les hommes de la liberté devant le mur
que vos amandes volées soient balles à vos voleurs
que la colère soit votre fruit
la colère la seule colère

Veines vidées branches assassinées
Souvenez vous de Dunsinane avancez
dressez vous en forêt désormais vous êtes
les signes de notre vie
à notre oubli se jugera le parjure
à notre mémoire notre dignité
à notre fidélité la fierté

Fierté malgré rapines
Quand je pense à toi Pablo
à toi Sanchez à toi Luis
à toi qui jouais du clairon
dans les coblas du dimanche
à toi qui étais txistulari
dans les villages du pays basque
à toi qui chantais mal le cante hondo
mais sus mourir pour un chant juste
à toi mon camarade Fénollar
qui fus mousse sur les balancelles
et dort maintenant sous la neige des Asturies
Fénollar avec qui j’ai trinqué j’ai bu
l’anisette sur le zinc et partagé
les filles du mauvais quartier
Sardane des hommes libres
floraison des amandiers
qui croit vous interrompre ?

Vous reprenez sur la plage
vous renaissez dans les vergers
les filles lèvent les bras au soleil
les écorces s’emplissent de lait dur
vous mûrissez fleurs tuées
des chants plus hauts
des gestes plus forts
une légende neuve

Pas une larme
La colère

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La colère celle qui a
beau visage

Q’un frisson prenne les maraudeurs
leur rebrousse le poil comme vieux loups
sous l’attaque soudaine du gel pur
nous ne sommes pas du flanc des gendarmes
la justice nous la demandons aux saisons
qu’un frisson les prenne les tueurs
aux agneaux mêmes il n’est plus de laine
l’averse vient ils seront nus
qu’ils sentent sous leurs bottes le sol trembler
qu’ils détalent comme lièvres devant le tremblement
qu’ils voient la terre de dégoût se dérober
pourrissent leurs éperons sans étoiles
car se dressent des javelles de fer
l’hiver sera muscle l’automne grappe
le printemps feuille l’été blé

L’arbre a plus de vergues
qu’un voilier
plus de potences qu’un charnier
et l’homme a pour bras
la forêt

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Colère toi qui es
justice chaude

Ton mûrissement échappe
le ciel n’est-ce pas reconnaîtra les siens
à ceux qui se remontent le coeur d’un pater
aux bénisseurs de soupe dans la paix conjugale
aux joueurs de manille qui parlent d’offensive
la fesse calée sur la moleskine la main à la poche
le pourboire prêt pour le valet qui attend
la bonne conscience en place de conscience
quand ils donnent leur obole ô bol de crasse
au mendiant sous le porche
des oranges le dimanche
pour les pauvres de l’hospice
le dimanche seulement le jour du Seigneur
aux poètes qui font cocorico à chaque poème
comme moi tout comme moi
je n’échappe pas à mes satisfactions
je ne râle pas en vain à la lune comme un cerf
je ne prends pas mon tour parmi ceux qui piétinent
les soirs de paie aux lupanars des faubourgs
On n’est pas des requins
On est des hommes
les enfants d’Espagne crevés ne sont pas les nôtres
nous avons des médecins pour nos tuberculoses
si le Chinois accroche sa peau au barbelé japonais
nous ne sentons rien ce n’est pas notre peau
nous sommes les Blancs la race supérieure
les inventeurs de la mitrailleuse
on est des hommes
non des requins
mais le regret de ne l’être pas
loyal requin parce que vrai requin
qui se sait requin fait son métier de requin
en pleine eau sans jouer l’ange
requin tout court
requin tout net

Barcelone
Barcelone inoubliable
qu’ai-je fait pour toi
sinon écrire ma haine mon amour
ma haine de ceux-ci
mon amour de ceux-là

Dure amande
République de la douleur
je n’ai rien fait sinon
serrer le poing

Au nom de ce qui vient
de ce qui est sûr

pardon

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