Quand la télévision aimait les écrivains

Les Chroniques
Max-Pol Fouchet
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Téléspectateur « professionnel », François Mauriac, souvent très dur avec le tandem des deux Pierre, se place au premier rang des admirateurs de Fouchet dont il respecte la stature et le glorieux passé de résistant des lettres : « Max-Pol Fouchet est un autre lecteur que Dumayet et que Desgraupes. [...] Il est vrai qu’il est seul sur l’écran et ne peut rien rapporter à l’auteur pour que nous sachions de quoi il retourne. Et puis les lettres, cela compte pour lui plus que tout. ». Plus généralement, tous ceux qui évoquent leurs souvenirs de téléspectateurs fidèles de Lectures pour tous ont été marqués par les chroniques de Max-Pol Fouchet.
Pour Claude Durand, « il faisait son one-man-show et grâce à ça, il a
réussi à ouvrir le lectorat à la littérature d’Amérique latine, par
exemple. J’ai été très touché par ça, ses chroniques sur Carpentier,
Asturias, entre autres. » Jean-Jacques Sempé se souvient d’une
chronique « particulièrement enthousiaste sur un roman américain de
Saul Bellow. Il était si convaincant que j’ai acheté et lu le bouquin
dès le lendemain. » Enfin Claude Dalla Torre résume : « Il avait un
impact énorme. Pour beaucoup de gens, Max-Pol Fouchet, c’était parole
d’évangile. Du coup, ils se mettaient à acheter des trucs improbables,
de la littérature sud-américaine ou asiatique. C’était vraiment bien.
 » Max-Pol Fouchet lui-même insiste à plusieurs occasions sur l’impact
que lui confèrent ces interventions télévisuelles : « Ou je me trompe
fort, ou je suis parvenu à faire passer à travers le petit écran des
connaissances que je possédais. D’innombrables lettres de
téléspectateurs me permettent de le croire. Des milieux les plus
divers, j’encourais le reproche d’être didactique. [...] De toutes
façons, cette critique me pesait peu au regard de la reconnaissance
dont je recevais les témoignages. » Michel Polac confirme cette
influence sur le public dont Fouchet est alors très conscient : « 
Max-Pol avait un impact très précis, c’est sûr. Il le savait fort
bien et il racontait une anecdote à ce propos. Il aurait reçu un
jour une lettre d’un couple avec la photo d’un bébé, lettre disant « 
Voici le petit Max-Pol, nous vous demandons d’en être le parrain, car
nous l’avons conçu en vous regardant parler de littérature ! » il
avait sans doute enjolivé un peu, mais je suis sûr qu’il y avait un
fond de vérité là-dedans... » Max-Pol Fouchet a son public, « s’il
disait à ceux qui le regardaient : "Allez-y", ils y allaient et
n’étaient ni déçus, ni trompés. ». Sa popularité, née à Lecture pour
tous, ne cesse de s’accroître par la suite grâce à d’autres émissions
 : Le Fil de la vie, dès 1956, tribune ouverte d’une dizaine de minutes
puis Terre des arts, à partir d’octobre 1959, qui s’apparente plus à
un documentaire de 52 minutes. Si ce magazine dure jusqu’au début des
années soixante-dix, le Fil de la vie s’interrompt en 1958, à la suite
d’une émission consacrée à la difficulté d’être Français pendant la
guerre d’Algérie. Ses chroniques régulières pendant les quinze ans de
Lectures pour tous ainsi que ces deux émissions imposent un ton, un
style particulier à la télévision.
C’est surtout par son enthousiasme et l’originalité de ses choix que Max-Pol Fouchet séduit les téléspectateurs. L’exercice auquel il se livre à Lectures pour tous est périlleux : huit à seize minutes pour défendre un livre souvent difficile, seul, assis derrière une table, cadré en plan moyen pendant toute la séquence. Grâce à ses talents d’orateur, il donne l’attrait du récit et la chaleur de l’improvisation à des chroniques pourtant très écrites, presque professorales. Rien n’est laissé au hasard, il rédige intégralement un texte qu’il apprend par cœur et interprète de manière très vivante face à la caméra. Un journaliste de Télé 7 Jours a été le témoin de la minutieuse préparation de ces chroniques : « Max-Pol Fouchet écrit un synopsis détaillé en plusieurs couleurs, notant à l’encre rouge ce qui est essentiel, à l’encre verte pour ce qui est moins important et son texte à l’encre bleue. Mais il se sert très rarement de ses notes ou de son synopsis devant les caméras et il se réserve même le droit, en cours d’émission, de laisser une large place à l’improvisation. ».
La séquence frappe tout d’abord par sa durée, une dizaine de minutes en moyenne, ce qui est très étonnant à l’aune des normes télévisuelles actuelles où l’on dépasse rarement les deux minutes, mais qui sort déjà de l’ordinaire par rapport aux programmes de l’époque. D’autre part, la liste des ouvrages ou des écrivains qu’il choisit révèle une volonté militante de défendre une certaine idée de la littérature. Dans les rôles impartis à chacun, Max-Pol Fouchet est chargé de parler de tous ceux qui ne viennent pas sur le plateau : auteurs classiques, à l’occasion d’une réédition, auteurs étrangers ainsi que ceux, plus rares, qui refusent d’apparaître à la télévision, comme Julien Gracq ou Simone de Beauvoir.

Jules Roy, lors de son éloge funèbre, rappelle le rôle de Max-Pol Fouchet dans l’émission : « Et alors, alors, il voulait faire passer chez tous, chez les plus intelligents comme chez les plus humbles, [...] les histoires les plus fantastiques, les auteurs les plus hermétiques, les choses dont on n’aurait jamais osé parler à la télévision. Mais quoi, c’était Lectures pour tous, il fallait, après le dialogue de Desgraupes et Dumayet avec les écrivains, que pour le plus difficile, pour les auteurs qu’on n’osait pas aborder, quelqu’un servît d’interprète. » Moins lyrique mais tout aussi éloquente, l’étude statistique de ces chroniques prouve l’audace de ces choix éditoriaux. La chronique de Max-Pol Fouchet est le seul moment de Lectures pour tous où l’émission cesse d’être une revue de l’actualité littéraire ― même si Desgraupes et Dumayet font un choix parmi les parutions ― pour devenir une tribune prescriptive, critique et assez téméraire.
Max-Pol Fouchet n’est pas présent tous les mercredis soirs sur le plateau de Lectures pour tous. Il entreprend des voyages au Mexique, au Portugal, en Afrique dont il revient avec des livres où alternent textes et photos, ouvrages qu’il vient systématiquement présenter en tant qu’invité. Ses chroniques sont parfois enregistrées et diffusées avec les entretiens en direct, mais parfois, elles n’apparaissent pas au sommaire de l’émission. Ainsi, en quinze ans de Lectures pour tous, on compte 265 interventions de Max-Pol Fouchet, soit une émission sur deux ou sur trois environ. Ces statistiques sont un peu approximatives dans la mesure où les sommaires des deux premières années de l’émission n’ont pu être reconstitués, mais elles donnent un aperçu des sujets abordés par Fouchet. Le critère qui a été retenu est l’origine géographique puisqu’il est essentiellement question de littérature étrangère. Les écrivains classiques (comme Baudelaire, Thackeray, Shakespeare, Henry James ou Virginia Woolf) ou des écrivains français contemporains qui n’apparaissent pas ou très rarement sur le plateau de l’émission sont classés à part. Enfin, les poètes, bien que peu représentés, font l’objet d’une catégorie distincte. En effet, Max-Pol Fouchet publie lui-même des poèmes et, depuis l’époque de la revue Fontaine, défend la poésie.
La littérature européenne, essentiellement allemande et italienne et les auteurs absents ou classiques se partagent à parts équivalentes les 265 chroniques de Max-Pol Fouchet. L’importance relative des écrivains classiques et européens ne paraît pas très surprenante à première vue. Les ouvrages venus des Etas-Unis sont arrivés en masse sur le marché français après la guerre et ont beaucoup marqué la génération de Desgraupes et Dumayet, mais aussi celle de Fouchet, comme en témoigne Pierre Desgraupes : « [...] c’est lui [Max-Pol] qui nous a fait découvrir Faulkner et bon nombre d’écrivains américains. [...] Il faut vous dire que dans l’immédiat après-guerre, nous étions sevrés de littérature anglo-saxonne. » Cette littérature n’est pas encore très connue du grand public. La place accordée aux écrivains d’Amérique latine est moins attendue, comme le rappelle le témoignage de Claude Durand. Max-Pol Fouchet, qui s’est rendu plusieurs fois au Mexique et en Amérique latine, porte une attention particulière à cette littérature et plus précisément à quelques-uns des ses représentants.
En effet, une étude plus fine de ces chroniques montre la récurrence de certains écrivains très soutenus par Fouchet. C’est notamment le cas de Malcolm Lowry. Max-Pol Fouchet l’aime tant qu’il ne ménage pas ses efforts pour le faire publier en France. Maurice Nadeau, ami de Fouchet, édite Au-dessous du volcan, chez Corréa, dans la collection, « Chemin de la vie » qu’il dirige. Fouchet rédige même la postface du roman et écrit « Nous vécûmes dans le texte, désireux de le transmettre ». Lectures pour tous offre un écho démultiplié à ce désir de transmettre l’œuvre de Lowry. En effet, six chroniques sont consacrées à cet auteur et à ses deux derniers romans Au-dessous du volcan et Ecoute nos voix, ô Seigneur… Malcolm Lowry est de loin l’écrivain que Max-Pol Fouchet soutient le plus, mais son prosélytisme ne s’arrête pas là. Parmi ceux qui reviennent souvent, on peut citer Alejo Carpentier, Miguel Angel Asturias, Friedrich Dürrenmatt, Paul Eluard, Italo Calvino ou Tanizaki (trois occurrences chacun), ainsi que Dino Buzzati, mentionné à quatre reprises. Saint John Perse qui reçoit en 1960 le prix Nobel de littérature, constitue à lui seul plus du tiers des chroniques consacrées à des poètes. Certains ouvrages comme La Mort d’Artemio Cruz de Carlos Fuentes ont droit à deux chroniques à une année d’intervalle. La récurrence de ces écrivains confirme la volonté de Max-Pol Fouchet d’insister sur quelques œuvres qui lui paraissent essentielles.

En littérature française, les goûts de Max-Pol Fouchet témoignent de cette attention portée à des romans ambitieux. Ainsi, Les Nouvelles Littéraires lancent une grande enquête, en 1955, auprès d’une cinquantaine de critiques sur les dix meilleurs romanciers des dix dernières années. Fouchet cite Nicole Vedrès, Pierre Gascar ou Louis Pauwels, mais il se démarque en nommant également Alain Robbe-Grillet, Samuel Beckett et Nathalie Sarraute.
Ce n’est donc pas seulement par sa forme que cette séquence rompt avec le ton de Lectures pour tous, c’est également par cette ambition de promouvoir une littérature dont on parle trop peu.

Mais il serait injuste de réduire la chronique de Max-Pol Fouchet au rabâchage d’une poignée d’écrivains. Il jette fréquemment son dévolu sur des ouvrages complètement inattendus comme Le Chevalier à la peau de tigre de Chota Roustaveli, poète géorgien de la fin du XIIe siècle ou les Contes de la pluie et de la lune de Veda Akinari, écrivain japonais du XVIIIe siècle. Les critiques qui suivent l’émission insistent souvent sur les choix surprenants de Max-Pol Fouchet : « Max-Pol Fouchet, imperturbablement lui- même, (ce qui de ma part est un éloge), nous a fait part de ses dernières découvertes glanées au rayon étranger. Aujourd’hui, il s’agit d’un romancier américain, Rinoy Lardner. Déjà entendu parler ? Moi non plus. Max-Pol Fouchet, cependant, en fait le plus grand cas, et comme à son habitude, il ne se contente pas d’encenser, il argumente, explique et finit par convaincre ».
Autre preuve de la liberté de Max-Pol Fouchet et de l’originalité de sa chronique : il parle parfois de livres qu’il n’a pas aimés, mais alors il ne s’agit pas de démolir des romans étrangers difficiles, mais plutôt des ouvrages dont tout le monde parle, voire du sacro-saint prix Goncourt : « On n’avait pas fait venir le lauréat du Goncourt, Georges Conchon. Max-Pol Fouchet lui a consacré sa chronique. Là, j’ai été passionné. Max-Pol Fouchet n’aime pas le roman de Georges Conchon. Ce n’est pas une simple marque d’anticonformisme à l’égard de ces prix [...]. Avec la même précision et la même flamme qu’il apporte à expliquer les livres qu’il aime, Max-Pol Fouchet a analysé, disséqué celui-là qu’il n’apprécie pas. Et cette chronique était un modèle de critique littéraire. » A Lectures pour tous, Max-Pol Fouchet se veut à la fois le promoteur de la littérature qu’il aime et le pédagogue qui fait découvrir au grand public de nouveaux horizons. L’étude plus fouillée de quelques-unes de ces chroniques montre leur diversité et leur force.

Max-Pol Fouchet a l’habitude de s’adresser à un vaste auditoire, il a notamment testé ses talents d’orateur dans les amphithéâtres des universités américaines au début des années cinquante. Il analyse ainsi sa tâche à la télévision : « Je me suis aperçu en pratiquant la télévision et la radio que la difficulté ne résidait pas dans le fait de vulgariser, ce qui somme toutes, est assez aisé. Mais lorsqu’on vulgarise, on simplifie, autrement dit, on paie en monnaie de singe. [...] En revanche, ce qui s’impose, c’est la clarification. Clarifier n’est pas simplifier, mais clarifier demande un effort considérable à celui qui veut transmettre une connaissance. Il s’agit d’une conquête sur soi-même. » Max-Pol Fouchet respecte son public qui souhaite entendre des chroniques exigeantes. Ainsi, un téléspectateur, un peu outré, écrit à Télé 7 Jours : « Je me demande pourquoi Max-Pol Fouchet a répété, aux dernières Lectures pour tous, et à trois reprises : “Je suis obligé de simplifier... mais c’est la télévision” ? » Le journaliste s’empresse de rassurer le lecteur : « Ce n’est pas à la suite de reproches qu’on lui aurait fait, Max-Pol Fouchet tient à le préciser. Cette phrase, il ne l’a prononcée à plusieurs reprises que parce qu’il avait à parler d’un livre difficile et qu’il fallait traduire dans un langage accessible les théories des spécialistes de Mallarmé. » .
Max-Pol Fouchet propose parfois, plus qu’une tribune critique rendant compte d’un livre, presque un cours, pédagogique et illustré à partir d’un ouvrage. C’est ainsi que le 26 juillet 1955, il présente le Livre de Chilam Balam, poète d’un prêtre maya, Chumayel, ce qui le conduit à proposer un cours très documenté sur la civilisation maya. La séquence commence par une présentation géographique du Yucatan où s’étendait l’empire maya, carte à l’appui. Après avoir délimité chronologiquement les différentes périodes des Mayas, Fouchet décrit la pyramide de Chichen Itza, « qui se lit comme un véritable calendrier », puis les monuments mayas. Par souci de pédagogie, il rappelle « que les pyramides indiennes, mayas comme les autres, ne ressemblent pas aux pyramides égyptiennes, à l’exception d’une à Palenque où l’on a retrouvé une pierre tombale. Ce ne sont pas de gigantesques mausolées, elles sont construites en dur, elles sont compactes, mais elles ne manquent pas de grandeur. » Fouchet poursuit en décrivant les rites sacrificiels mayas de manière très précise. Il finit en revenant sur le livre : « Toutes ces choses, on les apprend dans le Livre de Chilam Balam. On ne les apprend pas directement, mais indirectement, car c’est un poème et un poème qui a été traduit par un grand poète français, Benjamin Péret. Voilà donc un livre doublement intéressant. » La séquence est donc construite comme un cours, documenté, illustré de douze minutes sur la civilisation maya.
Mais, ce qui fait le charme des chroniques de Max-Pol Fouchet, ce n’est pas tant leur haute tenue intellectuelle que leur ton souvent très personnel. Le 13 janvier 1960, neuf jours après la mort d’Albert Camus, Lectures pour tous s’ouvre exceptionnellement sur le visage grave et visiblement ému de Max- Pol Fouchet, dont la chronique clôt habituellement l’émission. Le fond est noir et, la voix nouée, Fouchet commence ainsi son éloge de Camus, long de treize minutes : « “Je sais que quelque chose en ce monde a du sens, et c’est l’homme, car il est le seul à chercher à en avoir.” L’écrivain qui nous a laissé ces lignes, vous le savez, est mort, c’est Albert Camus. Les circonstances, la semaine dernière, nous ont empêchés de lui rendre l’hommage que nous aurions souhaité, mais il faut dire qu’il est là, parmi nous, ce soir, au seuil de cette émission. Chacun a ses souvenirs de Camus, j’ai les miens et il me semble que je le vois ce soir, devant moi, à une époque où il n’était pas encore Albert Camus, mais où il se préparait à le devenir. C’était vers 1932, nous étions jeunes et nous avions l’habitude d’aller nous promener sur les chemins qui surplombent la baie d’Alger. Il y avait un chemin que Camus aimait particulièrement, c’était celui de la Bouzaréah. » Max-Pol Fouchet continue à évoquer des souvenirs de Camus à Alger dans les années trente et se lance assez vite dans une analyse de son œuvre et de son parcours intellectuel. Il achève ainsi : « Camus n’a jamais été la réincarnation de Prométhée, ce n’est pas un romantique, c’est un moraliste classique. Il a écrit : "La seule règle qui soit originale aujourd’hui, c’est apprendre à vivre et à mourir, et pour être un homme, refuser d’être Dieu." Bien sûr, ce n’est pas très prométhéen de refuser d’être Dieu, mais peut-être est-ce le vrai visage de Prométhée qu’il nous a laissé. » L’émotion de Max-Pol Fouchet, ami de jeunesse de Camus, rend son propos particulièrement poignant.

Il sait faire preuve de chaleur dans des circonstances moins tragiques. Max-Pol Fouchet évoque volontiers ses souvenirs comme lors de cette chronique consacrée à Henri Pichette : « Nous parlons rarement de poésie dans nos Lectures pour tous et plus encore rarement de poésie contemporaine.
Serait-ce qu’il s’agit là de lectures pour quelques-uns et non de lectures pour tous ? Quoi qu’il en soit, voici une occasion de rattraper cette insuffisance. Un livre paru au Mercure de France, Les Revendications, par Henri Pichette. C’est un jeune poète, entendons-nous bien, il a trente-quatre ans, mais, pour moi, il aura toujours l’âge qu’il avait lorsqu’il fit irruption dans le bureau de la revue que je dirigeais alors. Et quand je dis "irruption", le mot exact est plutôt "éruption" : j’avais devant moi, un jeune chat ébouriffé comme après l’amour, un garçon tonitruant qui me toisait et posa sur mon bureau un manuscrit intitulé Le Puzzle. Il me l’imposa plus qu’il ne le posa et il me demanda avec beaucoup de morgue de le lire dans le plus brefs délais. J’avoue que j’étais assez inquiet par son allure de jeune Rimbaud, d’autant qu’à la Libération, le genre Rimbaud foisonnait. » Dans toutes ses chroniques, Max-Pol Fouchet s’implique personnellement et la chaleur qu’il met dans ses propos le rend très convaincant. Mais il n’est pas seulement le défenseur acharné de la littérature étrangère, c’est aussi un homme de convictions qui ne supporte pas le contrôle du pouvoir, ce qui provoque une crise au moment de la guerre d’Algérie.

Dés la création de Fontaine, Max-Pol Fouchet manifeste son goût de la liberté. Un goût difficilement compatible avec la forte tutelle qui pèse sur la télévision des années cinquante. La première affaire éclate en 1958, avec l’arrêt brutal du Fil de la vie : Max-Pol Fouchet, qui a grandi à Alger, parlait de la difficulté d’être Français au moment des événements. La chronique déplaît au gouvernement Félix Gaillard. On demande alors à Fouchet de soumettre les textes de l’émission à la direction de la RTF avant d’enregistrer. Il préfère arrêter l’émission que de se plier à cette exigence. Il défend une ligne de conduite inflexible : « […] je ne peux pas mâcher mes mots, ni mettre un éteignoir à ma pensée. […] La Télévision est, pour moi, un exercice de conscience. J’ai quelquefois l’impression que l’honnêteté morale élémentaire est considérée comme de la provocation. ».
Une nouvelle fois, à l’automne 1960, la rigueur morale de Max-Pol Fouchet est mise à l’épreuve et le conduit à présenter sa démission à la direction de la RTF. La diffusion de la Déclaration du droit à l’insoumission dans la guerre d’Algérie, plus connue sous le nom de Manifeste des 121, connaît un retentissement croissant dans le courant de l’été 1960. Le gouvernement réagit notamment par l’ordonnance n° 60-1036 du 28 septembre 1960 qui énumère les différentes mesures disciplinaires à l’égard des fonctionnaires, qui auraient « commis certaines fautes graves ». Sont ici visés toux ceux qui, travaillant pour l’Etat, signeraient ou soutiendraient publiquement le Manifeste. Le ministre de l’Information, Louis Terrenoire, décide de bannir les signataires des antennes de la RTF. Il est donc interdit de recevoir ou de mentionner à Lectures pour tous les écrivains qui ont appelé à l’insoumission. Or, aux cent vingt-et-un se joignent rapidement quarante, puis dix-neuf autres artistes, intellectuels ou écrivains. Dans le fonds Max-Pol Fouchet déposé à l’Imec se trouve l’exemplaire du Manifeste annoté par le poète. Des noms sont soulignés, sans que l’on puisse, bien évidemment, savoir pourquoi. Parmi eux, de nombreuses personnalités du monde des lettres : Robert Barrat, Maurice Blanchot, Simone de Beauvoir, André Breton, Marguerite Duras, André Frénaud, Michel Leiris, Jean-François Revel, Alain Robbe-Grillet, Claude Roy, Nathalie Sarraute, Jean-Paul Sartre. La situation paraît à Max-Pol Fouchet insupportable mais surtout intenable. « Imaginez […] que Jean-Paul Sartre ait eu le prix Nobel et qu’il se soit tué en avion ― il était alors au Brésil. Nous aurions été condamnés à ne pas parler de Sartre à Lectures pour tous ! » Max-Pol Fouchet, dans le mémorandum récapitulant toute l’affaire qu’il rédige
par la suite, raconte sa rencontre avec Albert Ollivier, directeur de la RTF : « Le lundi 3 octobre, en présence de MM. Dumayet et Prat, Max-Pol Fouchet demande confirmation à M. Albert Ollivier des mesures prises par le Gouvernement contre les écrivains signataires du Manifeste des 121. Ces mesures, rappelons-le, interdisaient toute interview, toute citation des écrivains, tout compte-rendu des ouvrages. M. Albert Ollivier répondit par l’affirmative. En conséquence, Max-Pol Fouchet donnait sa démission de la RTF. »
Dés le lendemain, une Société des Producteurs s’est constituée à l’initiative de quatorze producteurs, les plus importants de la télévision : Pierre Lazareff, qui en est le président, François Chalais, Roland Darbois, Pierre Desgraupes, Jean-Marie Drot, Pierre Dumayet, Max-Pol Fouchet, Denise Glaser, Etienne Lalou, Gilles Margaritis, Louis Pauwels, Frédéric Rossif, Roger Stéphane et Pierre Tchernia. Fouchet décide de participer à cette association et de suspendre sa démission. Il explique à la presse : « J’ai accepté de mettre ma démission en hibernation et de participer à cette association, dans la mesure où elle est une manipulation de conscience prise devant des mesures inconscientes contre la liberté de créer. ». La jeune Société des Producteurs entreprend, dès le 4 octobre, de négocier des aménagements avec le ministre de l’Information et le directeur des programmes. Max-Pol Fouchet, qui ne démissionne plus, assure sa chronique à Lectures pour tous le mercredi 5 octobre. Il choisit de parler d’un recueil de Paul Eluard, le Dur Désir de tuer et finit, l’air grave et tendu, face à la caméra en récitant « Liberté », un poème qu’il a été le premier à publier dans Fontaine. Une chronique qui veut sonner comme un au revoir, ainsi que le relève la presse : « Peut-être ne vous en êtes vous pas aperçus, mais l’éditorial de Max-Pol Fouchet sur Eluard, au cours des Lectures pour tous, était presque un adieu aux téléspectateurs. ».

Mais cet adieu reste suspendu aux négociations entre la Société des Producteurs et le ministère de l’Information. Max-Pol Fouchet est optimiste après avoir lu le communiqué de la Société qui suit les négociations du 14 octobre : « La délégation de la Société des Producteurs est tombée d’accord avec le Directeur des Programmes :
a) pour exclure tout usage du nom et des œuvres des signataires dans un sens provocateur
b) pour que les producteurs demandent l’avis et l’accord du Directeur des Programmes chaque fois qu’un cas d’espèce se présentera
c) pour passer sous silence l’affaire du Manifeste quand un producteur devra parler d’un des signataires. ».
Toutefois, le ministère ne confirme pas les points d’accord annoncés par les producteurs. Max-Pol Fouchet « inquiet de la contradiction que manifestaient les deux communiqués, téléphonait à M. Desgraupes. Il lui proposait un test. ». Pour éprouver les engagements pris par Louis Terrenoire et Albert Ollivier, il propose de parler, dans le prochain Lectures pour tous, d’un recueil de textes, Beatnicks et jeunes écrivains américains, réunis par son ami Maurice Nadeau, signataire du Manifeste. Desgraupes approuve ainsi qu’Etienne Lalou chargé de rencontrer Albert Ollivier le lendemain, au nom de la Société des Producteurs. Le directeur de programmes ne s’oppose pas au « test » de Fouchet. Nouveau rebondissement, le mardi : le veto du directeur adjoint, M. Ergman. « Le mercredi 19, vers 19 heures, M. Paul Bodin téléphonait à M. Fouchet, In extremis, il lui accordait l’autorisation de citer ― modestement ― le nom de M. Maurice Nadeau. L’affaire semblait donc réglée. Mais, au cours de cet entretien téléphonique, M. Bodin s’inquiétait des propos que M. Fouchet pouvait tenir sur la crise américaine. En particulier, M. Bodin craignit qu’un parallèle, même implicite, fût établi entre les conséquences de la guerre de Corée et celles de la guerre d’Algérie. […] M. Fouchet refusa de taire l’une des causes essentielles du malaise de la jeunesse des Etats-Unis. En revanche, il spécifia, qu’il ne parlerait pas de la guerre d’Algérie. » Aucun accord n’est trouvé, Max-Pol Fouchet refuse de paraître à Lectures pour tous, le soir du 19 octobre. La presse se fait très largement l’écho de cet incident, et présente Fouchet comme un défenseur acharné et courageux de la liberté d’expression. A l’exception d’André Brincourt qui écrit dans le Figaro, le 20 octobre : « […] Ne nous y trompons pas : Max-Pol Fouchet voulait mettre le ministre de l’Information au pied du mur des interdits. Le jeu était dangereux. Ajoutons qu’au moment où nous allons vers la détente et nous nous y employons, il était inopportun. Le ministre, toutefois, a choisi à son tour de placer Max-Pol Fouchet devant ses responsabilités. Hier soir, la proposition qui lui fut faite en dernière minute fut la suivante : autorisation de traiter le sujet et de citer le
nom de M. Nadeau étant entendu que le propos ne déborderait pas du cadre purement littéraire, qui est celui de l’émission. Max-Pol Fouchet a jugé préférable de se récuser, voulant néanmoins, nous a-t-on dit, trouver ici prétexte à parler de la démoralisation de la jeunesse française. […] Au moment où nous essayons de rétablir nos libertés menacées, Max-Pol Fouchet cherche-t-il uniquement la provocation ? ». Max-Pol Fouchet demande à Pierre Brisson, patron du Figaro, un droit de réponse qui lui est accordé : « La vérité est autre. Au cours d’une conversation téléphonique avec M. Paul Bodin, du cabinet de M. Terrenoire, j’ai spécifié qu’il ne serait pas question dans mes propos de la guerre d’Algérie. En revanche, il m’était impossible de ne pas parler des répercussions de la guerre de Corée sur la psychologie des jeunes Américains. M. Bodin et moi-même avons craint que de tels propos ne soient dénaturés ou n’autorisent des interprétations diverses. C’est pourquoi, M. Bodin et moi-même, d’un commun accord, avons décidé qu’on ne me verrait pas ce soir-là, à l’écran. »110 André Brincourt est le seul journaliste à ne pas saluer l’intransigeance de Fouchet, mais à regretter son goût de l’affrontement avec le pouvoir. Le conflit s’apaise à la fin du mois d’octobre : les mesures annoncées par le gouvernement un mois auparavant ne sont pas appliquées avec la rigueur attendue. Max-Pol Fouchet, qui n’est pas apparu à Lectures pour tous le 12 et 19 octobre, revient le 26 et consacre sa chronique à un signataire du Manifeste : Claude Simon. Il explique rétrospectivement son choix : « La plupart des "nouveaux romanciers" eut le courage de signer le Manifeste des 121, juste et ferme protestation contre la guerre d’Algérie. Non seulement ils subirent des tracasseries policières, mais encore la radio, la télévision leur furent interdites, au mépris de la liberté d’expression. […] Après une orageuse discussion avec le directeur [de la télévision], je décidai de passer outre. Dans l’émission Lectures pour tous, je présentai, en direct, La Route des Flandres de Claude Simon, l’un des signataires du Manifeste, non par provocation, comme d’aucuns le crurent, mais pour protester, contre un ostracisme ridicule et odieux et parce que j’admirais le livre. ». Après cet incident, la vie de Lectures pour tous reprend son cours, sans conflit avec le pouvoir. Max-Pol Fouchet a manifesté sa véhémence, au cours du mois d’octobre 1960, son refus des entraves à la liberté d’expression. Les deux Pierre se sont associés à ce combat, avec moins d’éclat, mais une certaine efficacité, puisque la Société des Producteurs dont ils sont membres fondateurs, a réussi à négocier des aménagements avec le ministre de l’Information. Toutefois, cet épisode renforce la singularité de Max-Pol Fouchet au sein de l’équipe qui, plus que jamais, fait figure aux yeux du public et des critiques, de poète inflexible dans ses choix littéraires comme dans ses combats politiques.

Sophie De Closets.
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